«La CoP réunit des intellectuels brillants du domaine de la médecine de genre»

La CoP veut réunir des personnes aux convictions similaires, mettre en commun les compétences et booster la recherche. Nous avons demandé à Ben Cislaghi, membre du Comité de direction du PNR 83, ce qu’il en attend personnellement.
Ben, à votre avis, quels sont actuellement les principaux défis de la recherche sur la médecine de genre en général?
Le système de santé actuel fait face à plusieurs défis liés au genre. Historiquement parlant, la recherche biomédicale n’a pas suffisamment prêté attention à la manière dont les traitements agissent sur les femmes, ce qui a entraîné des déséquilibres de genre pour ce qui est de quels traitements on développe, comment et pour qui. En plus des échantillons de recherche biaisés, des facteurs sociaux ont une grande influence sur l’accès aux services de santé et le type d’accès des personnes de différents genres. Cela reflète des évolutions internationales, et pas uniquement le contexte suisse.
Le système médical n’est pas équipé pour relever seul ces défis. Il a besoin d’une meilleure intégration des efforts de santé publique pour réduire les obstacles aux soins liés au genre. La résistance croissante à l’accès des femmes aux services de santé sexuelle et reproductive n’est que la partie émergée de l’iceberg d’un système qui risque de discriminer de plus en plus (et, dans une certaine mesure, sans le vouloir) certains groupes de personnes spécifiques. Un exemple est le défi irrésolu d’assurer un accès sécurisé pour les personnes d’orientation non hétéro-normative ainsi que pour les personnes trans.
Que peut offrir la Community of Practice pour relever ces défis?
Cette Community of Practice réunit certains et certaines des intellectuels les plus brillants du domaine de la médecine et santé de genre dans ce pays. Leurs connaissances, en liaison avec leurs données et leurs relations avec des partenaires des systèmes de santé et de l’activisme, pourront nous aider à comprendre les défis et à identifier des solutions plausibles, voire réalistes et efficaces, pour améliorer la santé de tous et toutes.
Quelle différence voyez-vous entre une Community of Practice et des formats classiques d’échange et de mise en réseau?
Une Community of Practice a un programme commun, soutenu par les objectifs des différents travaux de recherche sur lesquels chaque organisation travaille. Rassembler une CoP signifie orienter les organisations en direction d’une vision et d’une mission communes, les aider à reconnaître comment cette vision et cette mission sont implicitement intégrées à leur travail individuel et utiliser leurs résultats et leurs efforts dans tous les projets. Pas dans le but d’un enrichissement mutuel, en tout cas pas seulement, mais plutôt pour créer une voix collective qui se fera mieux entendre que la somme de ses parties.
À votre avis, dans quelle mesure une Community of Practice peut-elle contribuer à lancer des modifications durables dans la recherche sur la médecine de genre?
Les modifications ne sont pas du ressort des universitaires, mais de la population et des responsables politiques. La responsabilité des universitaires d’une CoP est de trouver des moyens de fournir des informations accessibles (plutôt que des textes universitaires) qui aident les gens à choisir des modes d’action qui vont conduire aux résultats de santé qui leur importent, et de communiquer clairement avec les responsables politiques pour attirer l’attention sur les schémas qui apparaissent dans les nombreuses études de la CoP. Tandis que les responsables politiques ont tendance à être submergés de recherches et de recommandations qui font qu’une étude isolée a du mal à les atteindre, la voix d’une CoP peut se classer plus haut dans la liste des priorités à prendre en compte.
Pourquoi l’apprentissage mutuel entre scientifiques, personnes de la pratique et autres parties prenantes est-il important?
Les institutions universitaires, ainsi que de nombreux membres de leur personnel, ont tendance à privilégier la connaissance basée sur les inférences causales axées sur les données. Ce biais en faveur de la recherche documentaire est dangereux. Une étude scientifique peut démontrer avec quasi-certitude que mettre de l’eau dans le réservoir de votre voiture va détruire le moteur, mais si vous voulez savoir comment le réparer à moindre coût, vous demanderez sans doute l’avis d’un mécanicien et non d’un chercheur. L’apprentissage concret et pratique qu’offrent les personnes de la pratique est crucial, car il complète le travail théorique des universitaires. De fait, sans le travail des personnes de la pratique, il n’y aurait pas grand-chose à étudier ou dont il faille démontrer l’efficacité.
Comment le Comité de direction du PNR 83 peut-il activement soutenir la mise en place de la CoP?
Le Comité de direction est le ciment qui assure la cohésion de la CoP. Tandis que les diverses organisations sont occupées à réaliser et s’immerger dans leurs propres études, ce qui est bien compréhensible, il incombe au Comité de direction de prêter attention aux schémas et apprentissages croisés qui émergent d’une réanalyse collective des résultats des différentes études.
Quels sont à votre avis les risques et les défis dans la mise en place d’une Community of Practice?
Rassembler une Community of Practice sans incitations et avantages clairs pour ses membres, c’est un peu comme essayer de faire tenir assis un groupe de chats sauvages entourés de monceaux de nourriture. Une CoP à participation obligatoire ne durera pas longtemps. Il faut en quelque sorte un clair retour sur investissements qui justifie le temps prélevé sur le projet pour participer aux discussions critiques qu’offre une CoP.
Comment pourrez-vous savoir si la Community of Practice réussit?
Une CoP qui réussit est une CoP dont les membres sont présents régulièrement, proposent de nouvelles idées, adoptent des projets collaboratifs et, au final, produisent des résultats qui dépassent leurs travaux individuels.
Quel est votre message aux scientifiques et aux parties prenantes qui s’impliquent dans la CoP?
Dans The Knowledge Illusion (L’illusion du savoir), Sloman et Fernbach montrent que notre cerveau individuel est limité et incomplet. Seul, il ne peut pas faire grand-chose. En tant que civilisation, nous avons survécu et prospéré grâce à notre capacité à nous fier les uns aux autres pour combler nos lacunes de connaissances individuelles. Cette intelligence collective est décrite par Joseph Henrich dans The Secret of Our Success (Le secret de notre réussite). Une CoP reflète ce principe : En faisant confiance au potentiel de notre cerveau collectif, nous pouvons avoir des succès qui dépassent largement ce que chacun de nous pourrait faire individuellement.
Prof. Dr Ben Cislaghi, membre du Comité de direction du PNR 83, est un chercheur de rang international dans le domaine du développement et un membre de la pratique spécialisé dans les normes de genre, la justice sociale et le développement communautaire. Il est professeur associé à l’École de travail social, Université Makerere, Ouganda et Chercheur associé à l’IDS (Royaume-Uni, Brighton).